La fine tige de métal s’incruste dans la serrure, je la tourne avec un doigté d’expert, ayant plusieurs fois déverrouillé maintes portes au courant de ma vie pour différentes raisons. Il faut dire que ma nature curieuse m’a apprise bien des choses depuis ma naissance et celle-ci m’a bien servie. Attentif au moindre bruit annonciateur d’une présence indésirable, je scrute un instant le corridor plongé dans le silence et m’assurant que je suis bien seul, j’enfonce avec précision la tige et fais cliqueter la poignée. Toujours les sens aux aguets, je lance des regards frénétiques sur ma droite et sur ma gauche, question de ne pas voir surgir le propriétaire de la chambre.
Je n’aime pas cet individu. Je lui trouve un air arrogant et méprisable et sa manière de nous parler comme si nous étions de pauvres imbéciles me révulse. À toutes les fois où je pénètre dans sa salle de classe, un frisson répugnant me parcourt l’échine, mais curieux, je ne peux m’empêcher de le dévisager et tenter de découvrir la source de mon dégoût. Outre son attitude déplaisante, il dissimule plusieurs facettes obscures de sa personnalité. Un être aussi froid et sévère ne peut détenir une âme bienveillante. Du moins, c’est ce que je pense.
Mais qu’est-ce qui m’a incité à venir perturber son intimité, à me glisser dans sa chambre sans le moindre remords ? Je ne pourrai pas le dire. En fait, je suis sorti de mes cours et mes pieds m’ont conduit jusqu’ici, jusqu’à cette fameuse porte qui me bloque le passage à, peut-être, la vérité. Cruelle et déconcertante ? J’en suis persuadé. Fascinante et ahurissante ? J’en suis convaincu.
C’est mué d’une étrange soif de savoir que je frôle de mes yeux ce lit, ces meubles, les rideaux sur les fenêtres, la garde-robe, le sol, les murs et les lumières. C’est poussé par une curiosité insatiable que je tâte les bureaux, que je fouille délicatement dans les tiroirs où je découvre bon nombre de paperasse, vêtements et bouquins. Soudain, un livre relié de cuir attire mon attention. Les yeux pétillant et les lèvres pincées, je l’attrape et entreprends de le feuilleter. Un examen rapide me révèle son utilité : un journal intime. Qu’est-ce que… ? Ce que j’y lis m’éberlue au plus haut point.
Heinster décrit un passage de l’année 1985 où il est embauché dans ce pensionnat par le directeur de l’époque, à savoir mon grand-père.
« Il a mit à ma disposition un labo et deux hommes » Un frottement de tissus se fait entendre derrière moi.
« En ce qui concerne mes recherches, je suis sur un projet de punition chimique. Le but étant de provoquer des douleurs pour ou moins aiguës pendant une durée déterminée. C'est nettement moins fatiguant de faire boire un liquide à un gosse que de le rouer de coups. »Que dit-il ? Une punition chimique ?
Un grincement retentit derrière mon épaule.
Il avait eu mon père comme élève ? … Et le directeur l’a autorisé à tester son produit sur…Cortez ?
« Mon premier cobaye est le fils de mon employeur, c'est assez dément. Je les ai laissé seuls pour aller chercher le produit et j'ai bien cru que Nicholas allait me demander de lui donner lui même. Le gosse, ne se doutant de rien… enfin, disons qu'il ne pensait pas que ça puisse être "ça"… Toujours est-il qu'il a bu le verre que je lui ai tendu. L'effet a été fulgurant…» Fulgurant… ? Que voulait-il signifier par ce terme ? Qu’est-il arrivé à mon père ? Je parcours les autres pages, mais je m’aperçois vite qu’elles sont vides. Quoi ? Un craquement se fait entendre derrière moi. Méfiant, je me retourne et manque de défaillir en contemplant mon professeur Heinster planté à un mètre de moi…
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